Elise Guiol, une force tranquille

IMG_9645Au pied de l’aile Est du château, un son se distingue. Une télévision, sans nul doute. Un escalier extérieur mène à un appartement. La porte est ouverte. Une vieille dame, à l’intérieur, est absorbée par l’image. À ma vue, elle se lève, presque étonnée. Le rendez-vous est pourtant pris mais nous attendons « Jeannette ». Elise Guiol, la maîtresse des lieux, semble confuse. M’offre une chaise. Lentement et avec précaution, elle s’installe dans le fauteuil face au poste.
On décide d’attendre. Dans cette pièce un peu sombre qui fait office de salon/salle à manger/cuisine, nous échangeons nos premiers mots. Le sujet s’impose : sa santé. Sa jambe droite est aujourd’hui presque inopérante. Devenue difforme. Elle la montre. Explique la maladie. Elle a du mal à marcher. À monter et descendre les escaliers qui la sépare de l’extérieur. Des autres. Le silence fait son ouvrage. Finalement, Elise rompt le malaise. En une phrase et avec une vivacité étonnante, elle décline une identité sommaire : année et village de naissance, année de mariage, lieux d’habitation de la naissance à aujourd’hui. L’affaire lui semble bouclée. Une banale formalité en quelque sorte.

La douceur et le calme, une ligne de conduite

De sa voix douce et légère, Elise offre la quiétude en partage. Entourée de portraits photographiques, encadrés et disposés avec application sur le bahut central, emmitouflée dans un pull épais, elle installe une ambiance calfeutrée, timide, retenue, dans un passé forclos. Sa frilosité n’a d’égale que son goût de la rencontre. Elle descend une fois par jour faire ses courses au « Coin du four » ou chez Angèle. Une seule fois, désormais. Et quand il pleut, par crainte de tomber dans les escaliers, elle demande à Claude, sa belle-fille et ordonnatrice de l’épicerie, de lui monter les quelques vivres dont elle a besoin. D’un clin d’œil, elle montre sa béquille, calée contre un des murs de la pièce. Elle semble désespérée de la situation. Ne plus rien faire. Mais elle embraie aussitôt, prise par un élan de mémoire. Dans le désordre. Elle a attendu 53 ans pour être grand-mère. Tard, pour cette femme, connue de tout le village : « J’avais hâte d’être grand-mère, car tout le monde l’était ». Qu’avait-elle de particulier pour mériter ce sort en somme ? Et sa vie restera ponctuée de quelques questions.

Elle se lève, empoigne une chaise et s’assoie désormais à mes côtés, autour de la table à manger, impeccable. Elle est décidée. Née le 3 juillet 1931 à Néoules, rue Paul Arène, de parents viticulteurs, Elise témoigne une mémoire sans faille. Elle en rit et désigne du doigt mon cahier pour que je prenne bien note de ce qu’elle dit. Sa sœur ainée à tout juste huit ans de plus qu’elle et son frère quatre. Les trois enfants sont nés exactement à la même période. Au début de l’été. Sa mère, née Juvenal à Néoules, et son père, né Giraud à La Roquebrussanne, font les choses bien, dans l’ordre et dans la dignité. La vieille dame de 84 ans ajoute : « S’ils avaient eu de la peine, nous les petits, on ne s’en ai jamais rendu compte ». Et elle rit à gorge déployée tant elle veut sublimer le prix de l’effort. Elle entre à l’école comme tous les autres gosses du village à six ans, en sort à 14 ans, et se met à travailler à la vigne : lever les sarments, débourgeonner, vendanger, s’occuper du foin, faire la moisson… On est au sortir de la guerre.

La guerre, presque rien

Quand Jeannette pénètre ce lieu inondé de souvenirs, le ton change. Elise se fait plus timide, réservée, tout en démontrant quelque espièglerie. « La guerre, ici, on n’a rien vu ! ». Et elle rectifie aussitôt. À la volée, de façon totalement décousue et dans le désordre, encore. Bien sûr qu’à Néoules, ils ont entendu le bruit des bombardements sur Toulon. L’occupation italienne ne dure pas. C’est le tour de la Wehrmacht. La Gestapo est installée là où se trouve la mairie aujourd’hui. Il y a le couvre-feu : il faut isoler les fenêtres pour cacher les lumières. Son père est mobilisé sur le Pont de Caronte, près de Marseille. Les FFI descendent de la colline, de temps à autres. Il y a des échauffourées. Et puis, le cheval familial est réquisitionné « par les Allemands ». Il faut se débrouiller à faire la récolte sans. Surtout sa mère. En plus de la terre, elle doit laver le linge et nourrir les huit personnes qui peuplent la maison. « Elle a eu de la peine », soupire Elise. À la fin de la guerre, quand des soldats allemands sont faits prisonniers, parqués dans un champ fermé, « là où sont maintenant les écoles », les habitants vont les faire boire à la fontaine deux par deux, sur la place. Un « rien » qui en dit beaucoup sur l’estimation du poids des choses de la vie.

Un humanisme enraciné

Elise rencontre Marcel Guiol en 1952. Elle a 21 ans. Lui, sort de quatre ans d’Indochine, engagé volontaire. Il vient voir sa mère à Néoules. Le mariage a lieu magistralement un an plus tard : plus de cent convives, une journée entière à festoyer. Naîtront deux enfants, André en 1954 – qu’elle verra arriver grâce à un miroir prêté par sa mère à la demande du docteur-accoucheur – et Paul en 1955. Deux fils. Son trésor. Qui vient compléter le bijou qu’elle matérialise. Un visage lisse, des cheveux blancs immaculés et mis en pli, trahissent un soin particulier et ancien. Elise est consciente de sa force, de sa valeur : « je tiens à moi ». Elle s’esclaffe. Elle ne néglige pas pour autant la valeur des autres. Elle les aime, les choie : « dites bonjour, ça vous coûte rien et ça fait plaisir ». Elle aime faire le bien. Être aimable. Quand elle était encore libre de se mouvoir, Elise adorait danser, participait à tous les bals, l’été, tous les jours, pendant les vendanges ou lors des fêtes des chasseurs. Un peu partout dans le canton. Elle insiste : « s’il n’y avait pas eu les bals, je serais morte ! ». Et puis, elle ne manquait aucune veillée, devant chez elle, « pour prendre le frais », discuter, et regardait le jeu de boules, dans la rue ou sur la placette aux pieds de ses escaliers, face aux étables devenues aujourd’hui un restaurant. Tout le monde riait. La compagnie des autres, un choix. Un goût. Une envie. Un plaisir.

Son amour de l’autre, son humanisme se confirme : « je suis socialiste, car tout le monde l’était chez moi ». Elle exprime cet engagement essentiellement par le vote, dit-elle. Elise n’a pas de prétention. Ne tient pas à se mettre en avant. Sa conduite de vie, sa philosophie, elle les doit au travail et à ses enfants. Sans aucune autre forme de procédure. Même si le compte est maigre – trois petits-enfants qu’elle énumère péniblement à l’aide des doigts de sa main – et que le regret de ne pas connaître davantage de descendance se fait sentir, la vieille dame est claire : « [le plus important] : que nos enfants soient plus heureux que nous ». Elle ne demandera rien en échange.

Joelle Palmieri
28 avril 2015

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