Jeannette, haute figure de l’altruisme

IMG_9643Tout en volume, par les formes, par la voix, par la chevelure, par la force de sa présence, Jeanne Roubaud, dite « Jeannette », assume son autorité. Elle sait ce qu’elle veut, l’affirme, que cela plaise ou non. Cette volonté l’anime. Un moteur, une énergie, qui l’emportent. Démesurément. Son âme, trop sensible, lui joue des tours. Des baffes, elle en a prises, au sens propre comme au sens figuré. Sûrement. Alors quand elle arrive avec quelques minutes de retard chez Elise Guiol, elle donne le ton : hors de question de raconter sa vie. Elle n’est pas venue pour ça. Cela ne présente aucun intérêt. L’idée l’étouffe. « Trop chaotique ». Cette vie, la sienne, elle la veut tue.

Alors comment réaliser ce portrait ? Peu lui importe ! Jeannette s’énerve, se crispe, exhume la gêne. Je la devine à la limite de prendre la direction de la porte alors qu’elle est venue avec plaisir, munie de biscuits, « de Bretagne ». Pour Elise. Je la rassure. Elle en a besoin. Ce texte est le sien. Elle en fait ce qu’elle veut : elle l’entend bien ainsi. Elle surveillera mon écriture tout au long de l’entretien. Dès que mon stylo effleurera le cahier, d’un regard vif et avec l’index droit tendu, elle cinglera : « vous ne l’écrivez pas ça ! ». Elle ordonne. Elle gère. Elle légifère. Sans agressivité. Par crainte, par souci de protection personnelle. Toujours avec bienveillance. Je sens poindre toute une existence.

La chaleur d’un destin

Jeanne Roubaud naît le 1er mai 1938 à Avignon. Sa famille vit non loin, à Cadenet. Puis déménagera à Cucuron. Toujours le Vaucluse. Les vignes, et plus généralement l’agriculture pour seul horizon et travail. Pour sa mère, et pour elle, après l’école qu’elle quittera à 14 ans, sans le certificat. Elle est élevée « à la dure ». Elle ramassera, suivant les saisons, les grappes de raisin, les fraises, les asperges, les melons… Elle en rit aujourd’hui même si raconter sa vie, la rendre publique, la fait trépigner. Elle ne tient plus sur la chaise où elle s’est assise d’emblée, face à Elise. Elle a hâte de rejoindre le « Carnaval des petits ». Dans son sac, une énorme boîte de bonbons. Elle est pour eux. Elle se met désormais à transpirer. Trop chaud. Tout l’est. L’ambiance présente, sa vie passée. Dans une ultime résignation à répondre, Jeannette indique son arrivée à Néoules, 1967, et enfin son mariage. Il y a quarante-huit ans. Comment ? « C’est le destin ! ». On n’en saura pas davantage hormis le fait qu’elle et son mari ont souhaité acheter la boulangerie de la sœur d’Elise. La complicité est ancienne. Ensuite, leurs fille et fils respectifs ont convolé en noces. Ses enfants… Elle en a six. Elle veut maintenant mettre fin à cette conversation : « cela ne regarde personne ». Elle se tait.

Dédicace aux Néoulais

La parole ressurgit par grands flots lorsqu’il s’agit de raconter Néoules, son animation, ses habitants, leurs rencontres. Jeannette n’y est pas étrangère. Car sa générosité est immense. L’aide portée aux autres et la solidarité lui semblent normales. Essentielles. La convivialité avec et entre les habitants aussi. Et elle commence à égrener la liste de toutes les manifestations qu’elle a organisées depuis son arrivée au village. Les « virades de l’espoir », contre la mucoviscidose : jusqu’en 2013, elle a agrégé autour d’elle, des dizaines de personnes pour réaliser un « stand des produits du terroir ». Elle leur a demandé de fabriquer des confitures, du vinaigre, des lasagnes, des bugnes, des pâtes de coing, … D’autres ont donné des légumes bio, des pois chiches, … Tout s’est alors vendu sur la place au profit de la lutte contre la maladie. Un triomphe. En 2014, elle n’a fait qu’accueillir les « officiels » : pâté aux truffes, caillettes faits maison, se sont disputés la vedette sur la table du déjeuner. Et puis, elle a initié le premier corso, en 1997 : « j’ai motivé beaucoup de monde ». Et les chars ont fleuri. Enfin, elle a participé à tant d’autres événements dans le cadre de ses activités au sein des associations locales : les boules, le comité des fêtes, le club de football, « Les Varois vers les autres »… « J’étais à tout », précise-t-elle. Pour finir, comme Elise, elle se régale du souvenir des veillées, des jeux de boule, à la porte des foyers, dans les quartiers. « On rigolait ! », s’exclame-t-elle. Aujourd’hui elle regrette la désertification rurale : « les villages se meurent », « plus ça s’agrandit, moins il y a de monde ». Du coup, les locaux passent devant son commerce une baguette dans le sac, sans état d’âme : « avant les gens de Néoules étaient assez fidèles ; maintenant, c’est plus pareil ». Le regret s’est installé et avec lui la mélancolie : « c’est l’usage qui se meurt ». Elle répète pour s’en convaincre.

La voilà pourtant apaisée. Elle se sent plus à l’aise. Dans son élément. Utile à la communauté. Le cœur depuis toujours à gauche. Son propos est d’intérêt général. Aucune singularité ne vient assombrir l’image exemplaire que tient à livrer cette septuagénaire, dédiée au bien-être des habitants de la collectivité. Fondue dans la masse. Même si elle adore encore blaguer, aujourd’hui, « j’ai plus envie [de bouger] », dit-elle avec force. Une fracture s’est installée définitivement. La femme, la mère, est brisée. Fatiguée. Pourtant, ses enfants, ses presque vingt-un petits-enfants – elle a beau compter et re-compter sur les doigts de sa main, elle ne réussit pas vraiment à les chiffrer –, ses quatre arrière-petits-enfants, garantissent sa force, donnent un sens inébranlable à sa vie, lui apportent le plaisir quotidien qui la nourrit. Le travail aussi. Si elle ne se rend pas trois par semaine à l’épicerie, elle « meurt ». Le magasin la délasse. Jeannette a besoin des gens, de les sentir, de leur parler. Tout autant qu’ils ont besoin d’elle. Enfin, la cuisine, une passion, assure les visites quasi quotidiennes. Ses enfants, petits enfants, mais aussi ses amis. Tous s’arrachent ses plats : tête de sanglier, paëlla et autre aïoli, les jours de fête, et rôti de cochon en cocotte, mijoté d’asperges et artichauts, escalope cordon bleu, hamburger maison, entre autres.

Mémoires de femmes

Exubérance et discrétion. Autorité et sensibilité. Comment aurait-on pu imaginer que ces deux couples de traits de caractère puissent coexister ? Jeannette en est l’incarnation. Et peut l’expliquer avec appétit. Pourquoi les femmes ne parlent-elles pas d’elles-mêmes, de leur vie ? Ne s’étalent pas ? Ne se perdent pas en anecdotes, comme le font plus volontiers les hommes ? Vont-elles à l’essentiel ? La commerçante a son idée : « ils ont eu plus de bonheur que nous ». Les hommes se font moins de soucis, sont moins absorbés par le quotidien, par ses affres, ses aléas, ses règlements et sa gestion. Alors cette sensibilité qu’elle garde au plus profond du cœur, Jeannette la partage en silence avec toutes les femmes de sa génération qui n’ont pas eu le temps et l’espace de partager leurs peurs, leurs tristesses, leurs troubles, tout autant que leurs joies et leurs plaisirs. Ces sentiments sont intacts, enfouis dans une mémoire collective sous scellés. Un jour peut-être, quand le moment sera opportun, cette mémoire, ce savoir singulier, issu d’un vécu particulier, paraîtra aux archives du patrimoine provençal.

Joelle Palmieri
28 avril 2015

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